Chapitre 4 - Le Tournoi


Chapitre IV


Le Tournoi


La hallebarde du garde s'abattit sur le sol où Hasselzor se tenait une seconde avant. Il la releva, et se jeta sur lui, avec l'énergie du désespoir. Mais c'était peine perdue. Le général leva la main, et le garde s'envola dans les airs, ne retombant que des longues minutes plus tard, et des kilomètres plus bas.


Comme si rien ne s'était passé, Hasselzor se remit à monter les marches du dernier Palais des Dieux qui lui restait à soumettre. À vrai dire, c'était même mieux que ça. Presque tous les Dieux de cette mythologie étaient déjà tombés. Il n'en restait plus qu'un. Celui qu'il avait gardé pour la fin. Celui dont il savait, depuis le premier jour, qu'il abattrait en dernier. Son heure était venue.


Après quinze longues années de guerre et de conquête du monde et de la liberté pour tous les peuples humains, Hasselzor voyait sa quête être quasiment accomplie. Toutes les mythologies étaient tombées. Tous les Dieux et toutes les Déesses avaient capitulé. Capitulés, et pas morts. Quand il avait abattu la Mythologie Inca, la première à tomber, il avait appris qu'il ne pouvait pas les tuer. C'en était ainsi de tous les êtres créés par l'Halzae. Rien ne pouvait leur ôter la vie. Ils devaient tous vivre pour toujours, et voir l'éternité de leurs yeux.


Pour pallier cet imprévu, il avait construit une grande prison, construite spécifiquement pour retenir tous les êtres divins à l'intérieur. Ils ne pouvaient pas mourir, mais ils ne pourraient pas non plus s'évader d'une cage faite et imprégnée d'Halzae. Il avait fait en sorte qu'elle soit petite, hideuse, et puante, juste pour les torturer.


Durant cette longue conquête, beaucoup de ses adversaires avaient tenté de le retenir, de l'empêcher d'avancer. Ils n'avaient eu de cesse de lui rappeler qu'il n'était qu'un vil humain, faible par nature. Ceux-là, il les vainquit. Les suivants lui avaient promis de pulvériser son armée, de tuer tous ceux et toutes celles qui le suivaient. Il les vainquit.


Les suivants avaient levé une grande armée, la plus grande qui ait jamais foulé le monde, et ils l’avaient lancée contre lui. Il les vainquit. Les suivants lui avaient garanti le plus grand combat de l'histoire, et sa défaite inexorable. Il les vainquit. Plusieurs mythologies s’étaient alliées dans la défense d'un de leurs Palais, vantant leur capacité à se défaire de lui s'ils s'y mettaient à plusieurs. Il les vainquit.


Pour finir, la dernière mythologie avait encensé l'imprégnabilité de leur dernière forteresse, du dernier Palais des Dieux encore debout. Et il montait maintenant les dernières marches de ce Palais, après avoir vaincu presque tous ses occupants. En les grimpant, quinze ans après la caverne, il songea à tout ce qui s'était passé. À toutes les révolutions qu'il avait inspirées. À la liberté que tous avaient gagnée.


En le voyant, les derniers gardes des Dieux lâchèrent leurs armes et s'enfuirent. Sans doute ne voulaient-ils pas être pris dans un tir croisé. Ils avaient tort, s'inquiétaient sans raison. Ils pensaient, comme tous les Dieux, qu'une bataille épique allait avoir lieu maintenant.


Pourtant, depuis que la Grande Guerre de Libération avait commencé, pas un seul combat n'avait été équilibré. Hasselzor n'avait jamais été proche de la défaite. Il était beaucoup plus fort que ses adversaires, et il ne leur laissait aucune chance. Peut-être était-ce parce qu'il avait absorbé tout ce qui restait de l'Halzae. Ou bien parce que l'Halzae était devenue un cristal quand il l'avait prise.


Après tout, les Dieux n'avaient fait que boire de la source de la magie divine, alors que lui avait fusionné avec. Par curiosité, il était retourné auprès de l'arbre de vie, dans la grande caverne. Il était mort à présent. Juste un grand pilier gris comme les autres. Hasselzor en était sûr, il était le dernier être à avoir consommé de l'Halzae. Celui qui devait dominer le monde sans limite.


Grimpant enfin la dernière marche de cet escalier infini, il arriva dans une grande cour ronde, au-dessus des nuages, cerclée de piliers. Au-delà de celle-ci se dessinait le dernier domaine qu'il lui restait à conquérir. Zeus se tenait devant lui, son éclair dans la main gauche, pensant à la reconquête qu'il était sur le point de lancer. Il attendait là, faisant face à Hasselzor qui soutint son regard, prenant plaisir à laisser le Premier des Dieux le considérer, lui, l'humain insignifiant, comme un adversaire à ne pas prendre à la légère.


Et pourtant, aucune bataille épique n'aurait lieu non plus aujourd'hui. Comme il l’avait toujours fait, il gagnerait sans difficulté.


-Enfin, nous y voilà, lâcha-t-il avec un sourire.

-Il est temps pour toi de disparaître ! cria le Dieu en lui jetant une première salve d’éclair.


Hasselzor ne fit même pas l’effort d’esquiver. Son armure absorba l’impact sans qu’il ne sente le moindre picotement. Mais l’attaque de son adversaire n’était pas terminée. Zeus s’éleva dans les airs et lâcha la foudre céleste sur le général.


En s’écrasant sur son armure, le tonnerre se mua en un feu extrêmement destructeur. N’importe qui aurait été calciné en moins d’une seconde. Hasselzor ne bougea pas d’un pouce, laissant les flammes se consumer elles-mêmes. Sa cape avait brûlé, l’or de ses jambières avait noirci, et il vit Zeus faire un sourire. Il pensait avoir été capable d’infliger des dégâts à son ennemi.


D’une pensée, le général reconstitua sa cape, et rendit son brillant à l’or de son armure. Le premier des Dieux perdit son sourire. Il ne pouvait rien faire.


-À mon tour ! s’écria Hasselzor.


D’un geste, il ramena le Dieu violemment à terre. Un gigantesque marteau de guerre apparut dans sa main droite, et il l’abattit sur son adversaire qui ne put l’esquiver. Rassemblant toutes ses forces, Zeus le souleva et tenta de l’arracher des mains de son propriétaire, mais sans succès.


Hasselzor le transforma en une grande main, et s’empara du Dieu. Puis, il le souleva dans les airs comme il l’aurait fait d’une simple pierre.


-T’attendais-tu vraiment à pouvoir lutter contre moi ?


Zeus ne pouvait pas répondre, mais il n’en avait cure. Il le projeta contre un pilier, le fracassant sans le moindre effort. Le Dieu tenta de repartir dans les cieux, mais il fut rattrapé par plusieurs mains fantomatiques qui vinrent le clouer au sol. Dans un dernier effort il se leva, faisant face à son ennemi, mais ses mains et ses pieds étaient retenus par des liens qu’il ne voyait même pas.


Il tenta de déchaîner la foudre à nouveau, mais le tonnerre ne lui répondit pas. Les liens qui l’enserrait était fait d’Halzae, de toute évidence. Comme tous les autres Dieux avant lui, il avait perdu contre Hasselzor. En moins d’une minute. Il n’avait rien pu faire.


Enfin, c'était fini ! Hasselzor était victorieux ! Il voulait crier « vengeance » dans le monde entier, profitant du succès d'une opération longue de quinze ans. Mais il s'abstint. Il y avait une dernière chose qu'il devait voir avant.


-À genoux, commanda Hasselzor.


Quand bien même il pouvait le forcer à courber l’échine d’une seule pensée, il voulait le voir capituler.


-Un Dieu ne s'agenouille jamais, répliqua Zeus, le souffle court, pas même face à toi !


Hasselzor commença à marcher autour de lui, observant un instant de silence. Il voulait pleinement profiter de sa victoire.


-Vous pensiez tous être tellement fort, déclara-t-il. Vous pensiez que personne ne viendrait jamais vous affronter. Que personne ne trouverait jamais la source de votre pouvoir ! Que l'Halzae ne dénicherait pas quelqu'un pour vous abattre, tous autant que vous êtes ! Regardez-vous maintenant !


Il lui faisait à nouveau face, le regardant dans les yeux. Le Premier des Dieux ne répondit pas, et soutint son regard. Hasselzor n'y vit que de la fierté. Même après sa défaite, il était trop fier pour admettre son échec.


-Les Dieux sont finis ! Vous ne m'avez jamais pris au sérieux, vous n'avez jamais pris la mesure de l'enjeu. Maintenant, vous allez tous croupir dans ma prison pour toujours. Vous n'en sortirez jamais !


Un éclat de désespoir passa dans les yeux du Dieu des Dieux. Il le tenait. L'éternité était agréable quand on devait la passer au sommet du monde, elle devenait infernale quand son espace vital se réduisait à quelques mètres carrés.


-Peut-être que je vous laisserai marcher un peu, une fois par siècle ! le tortura-t-il, dans un grand sourire qui se refléta sur son casque.


Zeus ne dit rien, se contentant de continuer à le regarder dans les yeux. Nul doute qu’il contemplait sa propre impuissance, pour la première fois de sa longue vie. Et c’est à cet instant qu’Hasselzor allait le briser. Simplement en formulant une idée.


-Ou alors…, commença-t-il, laissant en suspense sa phrase, admirant le regard de son adversaire, attendant la suite. Je pourrais vous laisser un moyen de reconquérir votre liberté.


Zeus parut intéressé, mais il ne dit rien. Il ne voulait pas renforcer l’ancien général dans son triomphe. Il ne pouvait pas le conforter dans sa victoire éclatante.


-Chaque Dieu choisira un Humain qui se battra pour lui durant un long tournoi, expliqua le nouveau Maître des Dieux. Je rendrai sa liberté à la divinité dont le héros sera vainqueur. Mais qui sait, peut-être que personne ne vous choisira jamais !


-Pourquoi ferais-tu cela ? demanda Zeus, suspectant un piège.


Hasselzor eut un grand sourire et se tut pendant un long moment. Le moment de sa victoire. Zeus allait le faire, il avait déjà capitulé. Sa question le lui prouvait. Il était prêt à tout avaler pour saisir cette opportunité.


-À genoux, ordonna le Maître des Dieux.


Zeus ferma les yeux. Il se concentra sur l’air qui l’entourait. La brise qui le caressait était le symbole de la liberté qu’il venait de perdre. Et les liens fantomatiques qui enserraient ses poignets et ses chevilles étaient celui de la captivité qui risquait de durer toute l’éternité. Hasselzor gagnait, mais tout n’était pas encore perdu. Le tournoi serait peut-être la première erreur de l’ancien général qui conduirait à nouveau les Dieux sur le toit du monde.


Alors, honteux comme il ne l’avait jamais été, renonçant à la fierté qui avait fait de lui le Premier des Dieux, Zeus, lentement, mis un genou à terre, et baissa la tête.


Hasselzor lui, leva la sienne, et ferma les yeux. D’une seule pensée, il fit disparaître son armure pour sentir le vent lui caresser le visage. Son règne immortel venait de commencer.

©2018 Halzae : Heroes of Divinity.

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